15 avril 2011

Vers le sommet du Kilimandjaro

Chapitre 9 – Un souffle de plus en haute montagne

Thomas Kieller

Photos – Copyright United Athletes Magazine

En haute montagne, l’acclimatation c’est la clé du succès et ceci il ne faut jamais l’oublier. Or, pendant quelques minutes sur le Kili j’ai omis, en quelque sorte, de respecter ce principe fondamental. Permettez-moi de vous le raconter…

J’avais bien commencé les choses en matière d’acclimatation puisque j’avais passé les trois premiers jours en Tanzanie à Arusha, une ville à 1 387 mètres d’altitude. Puis, j’ai enchainé avec une randonnée de deux jours dans les environs permettant à mon corps de s’habituer aux conditions environnantes. Il en reste que l’important c’est qu’à plus de 3 000 mètres d’altitude, il est recommandé de monter pas plus 400 mètres par jour tout en prenant au moment opportun une journée de repos.

Mon groupe de grimpeurs a suivi cette ligne directrice sous la direction du guide Simon Mtuy et de l’assistant-guide Jacksoni Ezekieli Mtui. À la cinquième journée de l’ascension, nous nous sommes reposés en faisant une randonnée dans l'environnement désertique. Nous avons grimpé jusqu’à tout près de 5 000 mètres d’altitude puis nous sommes redescendus au campement de « Lava Tower » pour y passer la nuit à 4 642 mètres. Ainsi, le corps s’adapte graduellement au changement. Jusqu’à maintenant, le principe avait été suivi à la lettre.

Nous avions planifié faire l’attaque finale vers le sommet du Kilimandjaro au septième jour en débutant le trek d'Arrow Glacier Camp à 4 871 mètres d'altitude. La nuit avant cette dernière étape avait été légèrement froide, mais ce sont surtout l’enthousiasme et le stress de la fin de l’aventure qui est venu me chercher.

Avant le lever du soleil à 5h30 du matin, nous avons commencé l'ascension soutenue du Western Breach avec nos lampes frontales. Il s’agit d’une section bien connue du Kili et redoutée à la fois puisqu’en 2006 trois grimpeurs y sont décédés suite à un éboulement de roches. Selon l’analyse des experts, environ 40 tonnes de matière s’étaient délogées de la base d’un glacier pour percuter, 150 mètres plus bas, les grimpeurs à une vitesse de 39 mètres par seconde. Aucune chance!

Vous pouvez donc comprendre maintenant la raison de cette ascension matinale. Le risque d’éboulement est moins grand lorsque la température est sous 0 degré Celsius, car le sol est gelé et donc les roches et la glace se délogent moins.

Les six premières jours de l’ascension furent pour moi un trek plaisant et sans difficultés. Je pouvais suivre mon rythme de marche aisément. Par contre, le passage parmi les blocs de roche du Western Breach est nettement plus intense que les journées précédentes en raison principalement de l’altitude, mais aussi à cause de l’inclinaison de la pente et par le fait qu’il y a des points où l’on ne veut surtout pas trop s'attarder à cause du risque d’être frappé de plein fouet par une pierre ou une masse de matière quelconque.

Poussé par l'aisance des premiers jours, je poursuivais la montée à plus de 5 400 mètres d'altitude. Mes jambes suivaient le rythme facilement, mais mon cœur qui constatait que l’input d’oxygène n’est pas du tout le même s’est ajusté en battant bien plus vite. Oh que ce fut mon cas! Voilà, je montais tout simplement trop vite. Eh bien oui, je peux vous dire qu'à un certain point on ressent les effets de l’altitude.

Après le passage de la Western Breach, un porteur prend une pause dans le cratère du Kilimandjaro.

Les Tanzaniens de la montagne ont un dicton en kiswahili concernant le rythme à adopter. Ils disent : « Pole, pole » qui se traduit tout simplement par « Lentement, lentement ». Lorsqu’on parle de prendre son temps en altitude cela veut dire de faire un pas à la fois! Imaginez-vous le rythme à suivre et bien faites-moi confiance c’est possiblement encore plus lent que vous l’imaginez. Ha ha ha!

Revenons à mon cas, je me suis lancé sans retenu sur le flanc de la montagne, car un peu conditionné par les jours précédents. Expérimenté par plus de 400 ascensions au sommet, le guide Simon qui était à une vingtaine de mètres de moi a jeté un coup d'œil dans ma direction. En voyant ma cadence et sans dire le moindre mot, il a levé la main droite et m'a fait un signe évocateur de ralentir. Un simple geste, mais qui avait toute sa signification. J'avais bien compris son message; c’était clair et limpide! Je suis sur le Kili et je dois prendre mon temps.

Certes, les muscles des jambes peuvent suivre la cadence de l’ascension, mais c'est le cœur et la tête qui doivent dicter le tempo. J’avais oublié ce principe pendant une quinzaine de minutes. Dès que j’ai adopté le rythme approprié, je sentais que j’étais plus en contrôle. D’ailleurs, lors de l’ascension, j'ai croisé des gens aux prises avec le mal des hauteurs et je peux vous dire que c'est du sérieux... On ne veut surtout pas se retrouver dans cette condition.

Quoiqu’il en soit, je n’avais pas oublié ma motivation première qui était de vivre un challenge. Avec les 60 km de marche en deux jours avant l'ascension et les sept autres jours de trek sur le Kili, puis maintenant le passage du Western Breach en haute altitude, je sentais la fatigue. D’autre part, je savais que je me rapprochais du sommet et j'étais motivé à bloc. Je ressentais le plaisir de me surpasser en faisant un pas devant l'autre malgré le fait que mon niveau d'oxygénation n'était pas du tout le même qu’au niveau de la mer. Cette dernière poussée, j’y prenais goût. C’est dans cet effort unique que j’ai obtenu ma plus grande satisfaction.

Or, je me rappelle que lorsque j’étais à la base de la montagne, je ne savais pas si j’allais atteindre le sommet, mais disons que j’avais une vision positive de la chose. Lors de cette septième journée, j’ai compris toute l’importance de suivre un rythme approprié et de laisser son corps s'adapter à l'altitude. Ceci est d’une importance marquée si l’on veut atteindre le sommet.

Les anciens glaciers dans le cratère du Kilimandjaro.

Après le passage du Western Breach, je suis arrivé dans l’immense cratère du Kilimandjaro à 5 730 mètres d'altitude. En voyant pour la première fois devant moi les anciens glaciers bleutés de plus de 80 mètres de long et d'au moins sept mètres de haut, je savais que l'effort donné en valait la peine. Et maintenant, il ne me restait que quelques centaines de mètres d'altitude à parcourir pour rejoindre le point culminant du Kili.