10 septembre 2011

Vers le sommet du Kilimandjaro

Chapitre 12 – Simon Mtuy

(info sur Simon Mtuy)

Un coureur passionné sur le Kilimandjaro

Thomas Kieller

Photo – Copyright United Athletes Magazine

Simon Mtuy : Parmi les roches volcaniques.

Né dans le village de Mbahe, Simon a grandi sur le flanc du Kilimandjaro au sein d’une famille de dix enfants. Rapidement, il a été attiré par l’emblématique montagne tanzanienne qui offre tout un éventail de possibilités pour y travailler. À l’âge de 14 ans, il a commencé à braver la poussière volcanique et l’altitude à titre de porteur. Il a trimé dur en transportant le matériel nécessaire lors de nombreuses ascensions. En découvrant les rigueurs du métier et en montant tranquillement les différents échelons, il est devenu cuisinier, assistant-guide et puis guide ce qui l’enthousiasme depuis une vingtaine d’années. D’ailleurs, il est aussi un coureur affirmé. Grand et longiligne, il a une foulée puissante tout en étant agile. Véritable passionné de la nature et de la montagne, ce Tanzanien adore la sensation de courir à l’extérieur, car il s’y sent libre. Son cheminement dans le monde de la course l’a fait progresser, petit à petit, des marathons aux épreuves avoisinant les 160 km en une journée! Quel que soit le terrain ou le climat, il se lance sans hésiter dans ces courses d’ultra longue distance. En adoptant un mode de vie d’athlète, il a bien compris ce qu’il doit faire pour être performant dans ces compétitions très intenses. Nul doute que cet humble sportif est aussi un homme déterminé dans tout ce qu’il entreprend. Il a atteint le sommet du Kilimandjaro à plus de 400 reprises tant pour son plaisir personnel que dans le cadre de son travail de guide! Comme il le dit avec un sourire aux lèvres, il ressent au point culminant de l’Afrique toujours une bonne sensation en raison de tout le cheminement entrepris pour s’y rendre. Chaque fois, l’aventure est différente. D’autre part, en souvenir de son frère décédé du sida, il a couru sur le Kili où il a établi deux records de l’ascension et de la descente la plus rapide. Sans oublier qu’avec son organisation qui met sur pied diverses aventures, il est toujours prêt à faire découvrir la culture et les magnifiques paysages de son pays. Il en est très fier. Au bout du compte, Simon adore la course tout comme il a la Tanzanie et le Kilimandjaro dans son cœur. Pour lui, ceci fait partie intégrante de sa vie.

L'entrevue a été réalisée le 12 octobre 2010 à 16h50 au sommet du mont Kilimandjaro, Tanzanie. Elle a été faite en anglais.

Préambule - Après sept jours d’ascension, Simon et moi sommes arrivés au sommet du Kilimandjaro. Heureux d’avoir atteint l’objectif final, nous avons pris une pause méritée pour observer le paysage s’offrant à nous. Le cratère aux couleurs multiples et les anciens glaciers contrastent avec le ciel bleu et les nuages qui le découpent. Après les quelques photos-souvenirs, nous avons pris respectivement place sur un bloc de roc afin de discuter pendant une quinzaine de minutes des passions de Simon, du Kilimandjaro et de la Tanzanie.

Être un guide sur le Kilimandjaro

Thomas Kieller : Pourrais-tu me dire comment as-tu choisi le métier de guide?

Simon Mtuy : Je suis devenu un guide car je suis né au pied du Kilimandjaro dans un petit village appelé Mbahe qui est tout près de Marangu. Au fil des années, j’ai découvert cette montagne. J’ai commencé à titre de porteur puis après quelques temps j’ai réussi à devenir assistant-guide. Éventuellement, j’ai suivi un entraînement afin de devenir un guide. Maintenant, cela fait approximativement 20 ans que je fais ce métier.

Thomas : Est-ce que tu as été attiré rapidement par les montagnes?

Simon : Oui et j’ai eu beaucoup d’opportunités sur le Kilimandjaro comme guide et lors de mes emplois précédents. J’apprécie vraiment l’esprit de la montagne et c’est pourquoi j’ai choisi ce métier.

Thomas : Toutefois, initialement, tu as pris le chemin pour devenir policier?

Simon : En effet, mes parents voulaient vraiment que je devienne un policier et c’était sur l’idée de mon père. Par contre, ce n’était pas mes visées. Je devrais même plutôt dire que ce n’est pas du tout dans mes goûts. J’ai choisi une tout autre voie en devenant un guide sur le Kilimandjaro, car c’était plutôt cet esprit que je recherchais. Je n’étais par intéressé à devenir un policier puisque je n’apprécie pas l’esprit de cette profession.

Thomas : Quelle est la satisfaction que tu retires du métier de guide?

Simon : J’aime rencontrer des gens venant de divers pays et qui sont venus ici pour réaliser leur rêve. J’apprécie d’en faire partie. Aussi, le Kilimandjaro est une magnifique montagne et je pense qu’elle devrait être considérée comme une merveille naturelle du monde. À chaque fois que je regarde en direction de cette montagne, je ressens qu’il n’y a pas d’autre endroit qui offre autant que le mont Kilimandjaro.

Thomas : Les montagnes et plus précisément le Kilimandjaro représentent quoi pour toi?

Simon : Le Kilimandjaro c’est mon gagne-pain, mais cela m’a aussi fait réaliser que cette montagne fait rêver beaucoup de personnes par tout ce qu’elle offre. Un Londonien peut rêver de la grimper. Dans mon cas comme pour les Tanzaniens qui habitent autour de la montagne cela nous a donné un travail. Ceci est très bien.

Thomas : D’ailleurs, tu peux faire beaucoup d’activités autour de cette montagne…

Simon : Oui et je fais beaucoup de choses ici comme guider des gens au sommet, courir et faire du vélo. À mon village à Mbahe, j’apprécie y faire l’agriculture. Je cultive des légumes et principalement du café. D’ailleurs, 75 % des légumes que je cultive sont utilisés lors des ascensions sur le Kilimandjaro. Je suis presqu’auto-suffisant en ce qui concerne la nourriture qui est utilisée dans les mets préparés sur la montagne.

Thomas : Sur un autre sujet, quelles sont tes préoccupations concernant le mont Kilimandjaro?

Simon : Je suis surtout préoccupé par l’aspect écologique. Présentement, il y a plus de gens qui font l’ascension du Kilimandjaro et je suis un peu inquiet de voir les anciens glaciers fondre. Si tu regardes tout autour, tu vois qu’il y en a moins. Je connais les conditions autour du Kili et j’essaie de faire de mon mieux en redonnant à cette montagne. Je peux aider en matière de conservation comme en plantant des arbres, en éduquant les gens et en nettoyant la montagne lorsque je viens ici. Toutefois, je suis parfois triste d’être ici parce qu’il y de plus en plus de gens qui grimpent cette montagne et évidemment cela a un impact. Bien entendu, c’est bon pour l’économie de la Tanzanie en créant de l’emploi et en donnant de multiples opportunités aux personnes qui vivent dans cette région. Donc, je ne sais pas ce qu’il va arriver du Kilimandjaro lors des 20 prochaines années. J’espère que tous se joindront ensemble afin de prendre la bonne décision pour les personnes qui vivent autour de cette montagne.

Records sur le Kilimandjaro

Thomas : Tu as établi deux records sur le Kilimandjaro. Est-ce que tu pourrais m’en dire plus sur ton ascension et ta descente avec assistance en 8 heures 27 minutes et sans assistance en 9 heures 22 minutes?

Simon : Premièrement, je vais t’expliquer mon background. Je suis un coureur d’endurance et je prends part à des compétitions de 50 km à 160 km un peu partout dans le monde.

En 2004, mon frère Joachim a décédé du syndrome de l'immunodéficience acquise (sida). C’est moi qui a pris la charge de ses trois enfants en prenant soin d’eux et en leur donnant une éducation. J’ai pris l’initiative de courir sur le Kilimandjaro en souvenir de mon frère et pour amasser des fonds pour l’éducation de ses enfants. Je voulais aussi briser le silence concernant cette maladie en battant le record sur cette montagne africaine ce que j’ai fait en 2004 en 8 heures 27 minutes. Deux ans plus tard en 2006, j’ai établi un autre record, mais cette fois sans assistance en 9 heures 22 minutes.

Un de mes records a été amélioré, celui en 8 heures 27 minutes, par Kilian Jornet, un coureur espagnol qui vient tout juste de battre mon record il y a quelques semaines, le 28 septembre 2010. Je suis fier et très enthousiaste d’avoir rencontré Kilian, ce jeune athlète, qui voulait battre mon record. C’était important et satisfaisant pour moi d’entraîner Kilian et de courir avec lui tout en l’aidant sur le plan logistique afin qu’il établisse son record qui est maintenant de 7 heures 14 minutes. Je crois que ce record tiendra longtemps parce qu’il est un athlète de haut niveau concernant les courses d’endurance en altitude. C’est un jeune et remarquable coureur qui a réalisé une belle performance sur le Kilimandjaro.

Thomas : Et en ce qui te concerne, comment t’es-tu préparé pour cette ascension et descente sans assistance?

Simon : J’ai passé beaucoup de temps sur la montagne afin de m’acclimater à l’altitude. J’ai passé quelques jours à Umbwe, quelques jours à Barraco, quelques jours à Lava Tower Camp et puis finalement quelques jours au campement se trouvant dans le cratère de cet ancien volcan. Puis, j’ai redescendu à Umbwe. Au bout du compte, cela m’a pris 12 jours pour bien connaître la route et pour être prêt physiquement. J’ai pris une pause d’un jour avant d’entreprendre l’ascension et la descente du Kilimandjaro. Le point de départ fut la porte d’Umbwe et j’ai couru jusqu’au sommet puis j’ai redescendu pour finalement arriver à la porte de Mweka. C’était un bon challenge et j’espère faire mieux d’en le futur.

Thomas : Qu’est ce qu’il a été le plus difficile dans cet accomplissement?

Simon : L’entraînement physique fut très demandant. En second lieu, je dois dire que l’objectif fut aussi une préoccupation pour moi. Je faisais ce record pour une raison précise et je ressentais l’esprit de la montagne. Quand j’ai couru en 2004 et puis après en 2006, je pensais à mon frère qui me manque sincèrement. J’ai couru en sa mémoire et, comme je l’ai dit, je le faisais aussi pour amasser des fonds pour l’éducation de ses enfants. C’était important pour moi.

Coureur de longue distance

Thomas : Pourrais-tu me décrire le type de course que tu fais?

Simon : Je fais des courses d’endurance et j’ai pris part à 50 compétitions autour du monde lors des dix dernières années. Mon background est le marathon et j’en ai fait plusieurs dans le passé. Éventuellement, je me suis converti au trail (course dans la nature) dont les distances varient entre 50 km et 160 km. Donc, je fais beaucoup de course.

Thomas : Comment te prépares-tu pour une course de 160 km?

Simon : Pour un athlète, il n’y a pas de problème pour s’entraîner pour ce type de course. C’est plus une question d’esprit et de comment tu te sens dans ce contexte. Il faut avoir le désir de s’entraîner et de performer. Bien entendu, il faut passer beaucoup de temps dehors en courant sur différents type de terrain et sous des conditions météorologiques différentes. C’est une façon de vivre comme toute autre profession. Tu peux décrire la vie d’un athlète comme celle d’un architecte ou d’un reporter; tu dois mettre les heures pour avoir du succès. Pour un coureur, il faut s’entraîner à l’extérieur afin que les devoirs soient bien faits.

Thomas : Je sais que tu es entraîné quelques mois à l’académie de police où tu as couru. Est-ce que ce fut déterminant dans le développement de ta condition physique?

Simon : C’est à l’académie de police que j’ai commencé à m’entraîner plus physiquement et davantage pour les marathons. C’est vraiment là que j’ai développé ma façon de courir. J’y ai passé quatre mois et j’ai continué de courir après que j’ai quitté l’académie de police.

Thomas : Tu as fait des courses de 160 km comme la Western States 100 Miles en Californie, États-Unis. Courir un marathon est déjà un grand défi, qu’est-ce qui t’a poussé vers les courses d’ultra longue distance?

Simon : Courir 160 km c’est juste courir au delà de la limite humaine. Pour moi, courir un marathon (42,2 km) et puis éventuellement 160 km c’est fait tout simplement de façon progressive. J’ai couru et j’ai développé l’endurance ainsi que l’esprit qui avec ce type d’épreuve. Concernant les courses de longue distance, je dois dire que j’apprécie courir dans la nature. J’aime vraiment être à l’extérieur où je me sens bien.

Thomas : En compétition, quelle est ta meilleure expérience et pourquoi?

Simon : Je me souviens de beaucoup de choses comme les courses que j’ai gagnées, les amis que j’ai rencontrés et les courses que j’ai finies dans le top 10. Je me souviens toujours du moment où je complète la course et quand j’arrive au fil d’arrivé avec un sourire sur mon visage. J’apprécie vraiment tout cela.

Mont Kilimandjaro

Thomas : Nous sommes présentement au sommet du Kilimandjaro. Quelle est la sensation que tu as lorsque tu atteints ce point et qu’est-ce que tu apprécies ici?

Simon (dit sur un ton joyeux) : Quand je viens ici au sommet du Kilimandjaro, je me sens libre et je sens que rien ne peut venir me déranger. Je trouve que le monde a tant à offrir. De plus, cette montagne a beaucoup de superbes paysages comme les glaciers. L’environnement se trouvant présentement autour de nous est aussi saisissant. Il y une bonne atmosphère avec l’esprit de la montagne et il ne faut pas négliger le manque d’oxygène. Je ne sais pas pourquoi mais je me sens inspiré quand je suis ici.

Chaque fois que j’atteins le sommet ce qui est maintenant plus de 400 fois, c’est toujours différent parce pour y arriver c’est toute une aventure, c’est-à-dire de la journée que tu commences l’ascension pour enfin arriver au pic. J’apprécie cela grandement.

Finalement, j’aime voir les nuages bouger par-ci, par-là. L’esprit, la vue et la bonne sensation qu’on ressent ici, j’en profite vraiment.

Thomas (ajoute en riant) : On dirait que tu ne ressens pas trop le manque d’oxygène car moi je dois dire que oui!

Simon (sourit) : À vrai dire, on est presqu’à 6 000 mètres d’altitude. J’ai vécu tout ma vie tout près d’ici. J’ai 38 ans et je cours continuellement autour de cette montagne depuis 20 ans. L’altitude ne me dérange pas vraiment. Je suis toujours ici en raison de mon entreprise et le village où je vis est à 2 000 mètres d’altitude. Donc, je suis sur le Kilimandjaro tout le temps et je ne ressens pas vraiment l’altitude. Bien sûr, j’ai parfois un mal de tête ou bien je dors moins bien une nuit, mais finalement… si tu as apprécies le paysage, l’aventure et l’esprit de la montagne, il n’y a pas de temps pour se plaindre. Il faut apprécier tout simplement le moment.

Thomas : Tu as tout à fait raison; après tout le cheminement entrepris, c’est vraiment une bonne sensation. C’est ma première fois au sommet… Imagine! On voit les nuages qui bougent et c’est incroyable.

Simon (raconte avec passion) : Oui, les nuages viennent et partent... On peut décrire le Kilimandjaro comme la montagne dans le ciel avec ses nombreux visages. On est présentement assis au sommet et il y a des nuages là et le soleil là-bas, mais il peut aussi y avoir de la neige, de la grêle et du vent. Ici, on a tout ce que la mère nature à offrir. Il ne faut pas oublier que nous sommes qu’à trois degrés au sud de l’équateur!

Thomas : Tu apprécies partager la culture et les beaux paysages de la Tanzanie?

Simon : Oui, la Tanzanie a tant à offrir. Kilimandjaro n’est qu’un de ces lieux à découvrir. Nous avons une grande diversité sur le plan culturel puisqu’on retrouve en Tanzanie plus de 120 tribus. Discuter de toutes ces tribus est vraiment intéressant et il est possible de le vivre aussi ici.

C’est vraiment un pays intéressant avec ses différents paysages : l’océan Indien, la savane, la végétation tropicale, les landes broussailleuses, le désert alpin, les glaciers sur le Kilimandjaro… Tu peux trouver tous ces paysages en Tanzanie.

Aussi, je suis vraiment reconnaissant de notre premier président Julius Nyerere pour avoir apporté, en 1964, l’indépendance que la population attendait depuis longtemps. Une torche a été allumée ici au pic d’Uhuru et elle représente la lumière de la liberté. Donc, tu peux comprendre que je suis bien reconnaissant des efforts que ce président et que tout le gouvernement ont donné pour ce pays. Bien entendu, nous avons encore beaucoup de travail à faire afin de profiter de tout ce que la Tanzanie à offrir.

Thomas : Simon, je suis bien content que tu es partagé ta passion avec moi durant cette aventure qui nous a conduit au sommet du mont Kilimandjaro. Tu m’as fait découvrir cette montagne et la Tanzanie. Maintenant, je veux voir ton village Mbahe. Donc, merci pour tout.

Simon : « Asanta sana1 ». Je suis bien content d’être ici et d’être ton guide afin de te montrer tout ceci car oui le sommet est le pic du Kilimandjaro, mais c’est aussi toutes les parties de la Tanzanie, la culture, mon village et tout ce qui a autour. Tout cela est vraiment le sommet. Je suis heureux d’avoir pu partager cela avec toi. Merci Thomas!

1. En kiswahili, « Asanta sana » signifie « Merci beaucoup ».