11 janvier 2011

Vers le sommet du Kilimandjaro

Chapitre 2 – François Legrand

(info sur François Legrand)

Une sensation de liberté sur la falaise

Thomas Kieller

Photos – Copyright Site Web de François Legrand

François Legrand : La chorégraphie du grimpeur.

Seul sur la falaise, François s'élance librement dans une chorégraphie qui le pousse toujours un peu plus haut. Avec une gestuelle propre à lui, il exécute tout en souplesse et en force des mouvements adroits afin de trouver sa voie parmi les obstacles que le roc lui présente tout naturellement. L’homme de Grenoble évoque bien l’attitude du grimpeur en repoussant ses limites et en appréciant chaque moment passé sur le rocher. Il a cumulé plusieurs titres en compétition. Triple vainqueur du championnat du monde d'escalade, quintuple champion du monde du classement final des grimpeurs, premier au championnats européen et français pour ne nommer qu'une série de ses réalisations. Les résultats sont appréciables, mais pour cet homme originaire de la montagne c'est le défi et le cheminement qui priment avant les titres. Il a vu évoluer l'escalade et pour lui la compréhension du mouvement juste sur la paroi d'un mur ou d'un rocher, c'est une passion. En fait, lorsqu'il s'adonne à son sport, le temps file. Les heures passées à l'entraînement a façonné son corps et son esprit n'ont jamais été un souci... Il en reste que c'est la falaise qui l'a toujours animé depuis son enfance. Devant la voie et le challenge qui se dresse devant lui, il cherche les solutions et les gestes appropriés qui le mèneront au sommet. L'immensité du rocher apporte à la fois le respect, le défi et l'esprit de surpassement. Honnête avec lui-même, c'est là que François vit à juste titre sa passion de grimpeur.

L’entrevue téléphonique a été réalisée le 16 juillet 2009 à 14h lorsque François était à Venelles dans la province d’Aix-en-Provence, France. Elle a été faite en français.

Passion pour l’escalade

Thomas Kieller : Tu es né à Grenoble au sein d’une famille de montagnards où tu étais entouré, entre autres, par des guides de haute montagne et des skieurs alpins. La montagne et les falaises faisaient parti du paysage de ton enfance. Peut-on dire que tu as l’escalade dans le sang?

François Legrand : Oh oui! J’ai commencé l’escalade à deux ans; je ne m’en souviens donc même pas, mais j’ai des photos de moi sur le rocher du Col du Montet à Chamonix. Toute ma famille vient de cette région. Mon grand-père était guide de haute montagne là-bas et mon père est aussi un guide. C’était l’activité familiale. J’ai toujours grimpé étant enfant et puis de toute façon mes parents m’ont dit que même étant bébé je voulais grimper partout avant de marcher. Plus jeune, j’étais toujours perché dans les arbres. C’était naturel, c’était un jeu pour moi. Dès que j’ai un moment de libre ce que j’ai moins maintenant, je le consacre à l’escalade.

Thomas : Quand tu étais plus jeune, est-ce que l’escalade t’a fait rêver?

François : Énormément et jusqu’à l’âge de treize ans. J’avais pas tellement le choix parce que nous faisions beaucoup d’escalade et de randonnées en montagne. J’ai eu le déclic lorsque l’escalade libre s’est développée avec les athlètes comme Patrick Edlinger et Patrick Berhault. On commençait à découvrir cette nouvelle pratique de l’escalade. Cela m’a fait énormément rêver en lisant et en regardant les magazines. Mes parents ont gardé ma chambre comme elle l’était à l’époque. Je suis parti assez rapidement de la maison familiale à l’âge de 18 ans. J’avais entendu d’être majeur. J’avais couvert tous les murs de photos que je découpais des magazines d’escalade et il n’y avait plus un morceau de tapisserie visible. Tous les murs et même le plafond étaient couverts. Les magazines étaient Alpirondo, Montagnes Magazine et le magazine La montagne qui est la revue du club alpin français et de la fédération. Finalement, je découpais tout ce que je trouvais.

Thomas : Est-ce que tu avais des grimpeurs favoris à l’époque?

François : Eh bien oui, Patrick Edlinger. Il avait une image propre à lui et, en termes d’escalade, il avait vraiment une gestuelle particulière. Maintenant, on recherche davantage l’efficacité, le résultat et la cotation. Avant, la façon de grimper c’était très important. Il y avait beaucoup de grimpeurs qui faisaient de la danse escalade dont Antoine Le Ménestrel. À ce sujet, les filles grimpaient très bien avec une fluidité que les garçons n’avaient pas souvent. Je pense à Isabelle Patissier avec qui j’ai beaucoup grimpé par la suite. Ces grimpeurs m’ont fait rêver avant que je les rencontre. Quand j’ai commencé dans les années 80, ces gens-là étaient les icônes. Par la suite, je les ai pour la plupart tous rencontré et ils sont devenus des amis ou des concurrents… Je devrais dire les deux à la fois.

Accident et esprit de surpassement

Thomas : À l’âge de 16 ans, tu as fait une chute de 20 mètres. Peux-tu me dire où l’accident a eu lieu?

François : Quand j’étais adolescent, je commençais à grimper énormément de mon côté ou avec mes copains du lycée. J’avais 16 ans et on partait faire de l’escalade dès qu’on avait du temps, c’est-à-dire pendant les vacances scolaires. Je crois que c’était la Pâques en 1986. Nous étions partis à Buoux (France), une des falaises les plus connues à l’époque et que je connaissais bien déjà. Nous campions au pied de la falaise.

Par un matin où j’étais pas tellement bien réveillé, je me suis lancé sur une voie d’échauffement de cotation 7a. À la base, on ne voyait pas le haut de la voie! Il s’est avéré qu'elle était plus longue que je le croyais et j’avais une corde beaucoup trop courte. Je n’y avais même pas pensé et nous n'avions pas fait de nœud au bout. Malheureusement en redescendant, l’assureur n’a pas vu le bout et m’a laissé tomber. Pour moi, c’était un coup d’arrêt. J'avais de graves blessures et j’ai dû être hospitalisé pendant un bon moment. On m’a même dit que je ne ferais plus jamais d’escalade ou de sport. Ce fut une période difficile, mais je pense que c’est quelque chose qui m’a forgé comme grimpeur et pour ma carrière.

On a une certaine impression que le cheminement d'un champion est facile puisqu'on voit que les bons résultats. Par contre, il y a des périodes de doute et de contre-performances qui sont dures parfois à vivre. Il faut être fort pour rebondir à chaque fois.

Thomas : Quelles ont été les conséquences de cette chute?

François : J’ai eu trois vertèbres cassées. Heureusement, j’étais assez jeune donc je n’ai pas eu d’opération. Par contre, il y a eu calcification et ma croissance n’était pas encore terminée. Il s'agissait de la fracture la plus importante... la colonne vertébrale, cela aurait pu être très grave. Je me suis aussi cassé les poignets.

Thomas (s'exclame) : Les deux!

François : Oui, d'ailleurs du côté droit, les conséquences furent longues puisque c’était assez mauvais. Voilà, j'étais bien embêté pendant six mois et j’étais en arrêt complet. Après, j’ai eu encore six mois de rééducation avant de pouvoir recommencer à grimper comme il le faut.

Thomas : Malgré cette chute, tu es revenu à l’escalade. Qu’est-ce qui t’a poussé?

François : J'ai pensé à plein de choses. On m'avait dit que je ne pourrais plus faire ce que j'aime et que je ne pourrais plus faire de sports. Tu peux comprendre que ce sont des mots qui peuvent te faire effondrer. Je vivais donc au jour le jour sans savoir ce que j’allais faire plus tard. À partir du moment où j’ai fait de la rééducation et que ma situation s'améliorait, j’ai eu envie de voir jusqu’où je pouvais récupérer. Je n’avais d’objectif, mais l’envie de regrimper était là.

Lorsque tu as subi une chute de vingt mètres, il y a une certaine appréhension. J’ai eu peur quand j’ai recommencé l’escalade et ce n’était pas facile. Mon premier court essai fut à Grenoble. Après, je me suis dit que la seule façon pour aller au-delà de ma peur, c’était de retourner là où je m'étais fait mal. Je suis reparti à Buoux et j'ai grimpé pendant deux semaines en faisant très attention et à la fin de mon séjour j’ai réussi la voie où je m’étais blessé. J’avais fait un grand pas envers cette appréhension. Après, les choses on était beaucoup plus facile.

Thomas : En effet, une année plus tard en 1988, tu arrives à ton premier championnat de France où tu t’aies mesuré aux grands acteurs de l’époque : Jacky Godoffe, Alex Duboc, Jean-Baptiste (Jibé) Tribout, Didier Raboutou et Patrick Edlinger. C’est quand même toute une progression. Te mesurer aux premiers de classe, ça t’a motivé?

François (raconte avec plaisir) : Euh non, ça n’a pas vraiment été le cas. Les choses sont allées tellement vite quand je suis revenu. J'ai repris en quelques mois le niveau que j’avais avant car techniquement je n’en avais pas trop perdu. C’était plus une question d’entraînement physique.

Avant, je ne faisais que grimper sans faire de conditionnement physique. Après l'accident, je me suis mis à en faire, car j’avais perdu beaucoup de muscles qui avaient fondu sous un corset de plâtre. J’ai fait beaucoup de musculation avec des poids et des exercices pour les abdominaux. Je reprenais du muscle et de la force. À cette époque-là, personne ne s'entraînait régulièrement mise à part en faisant des tractions. J’ai donc commencé à combiner l’escalade et l'entraînement. Très rapidement, j’ai fait des progrès incroyables.

En 1988, c’était la première année où il y avait des championnats de France d’escalade catégorie jeune. C’était ma première compétition; j'y suis allé et j’ai gagné. À partir de ce moment, j’ai eu l'envie de participer à d’autres compétitions mais il n’y en avait pas beaucoup. Je me suis servi de ce titre de champion de France pour demander à l’organisation des championnats de France sénior s’il ne pouvait pas m’inviter. Ils ont accepté et j'y suis allé sans le moindre objectif outre le fait que c’était une compétition de plus pour moi et que je pouvais rencontrer les athlètes que j’admirais. D’ailleurs, j’ai passé la plupart du temps de ma compétition à les regarder en isolement ou quand ils grimpaient.

De fil en aiguille, je me suis retrouvé en final et j’étais super content. J’ai grimpé naturellement... en fait, il y a quelque chose d’intéressant à ce sujet. Les compétitions étaient à vue comme elles le sont maintenant la plupart du temps ce qui veut dire que chaque grimpeur observe la voie avant de grimper. Nous avions deux minutes d'observation et dix minutes pour grimper. Au bout du compte, nous avions douze minutes pour regarder et grimper. Pour ma part, j’ai été le premier à observer la voie pendant cinq à six minutes et par conséquent il ne me restait plus qu'un autre six minutes pour grimper. Les gens ne comprenaient pas mon approche. Mais en fait, je lisais bien la voie, je la comprenais et après hop je m'élançais! De cette façon, j’allais super vite. C’est ce qui m’a permis au championnat de France de grimper à mon maximum. Les plus fort de l’époque Edlinger, Tribout, Raboutou, Cortijo, Godoffe, ils n’avaient pas bien compris la voie car ils n’étaient restés que deux minutes au pied et ils ont grimpé en cherchant. Et c’est ce qui m’a permis malgré un niveau bien inférieur de quasiment gagner. J'ai terminé second après Jacky Godoffe.

Thomas (sourit en attendant la dernière réponse de François) : Je reviens sur l’aspect de l’entraînement. Je sais que tu as poussé à fond ta passion en vivant plusieurs mois dans la grotte de la plage à Buoux. Pourquoi cette initiative?

François : Oui, c’est juste après les championnats de France. Normalement, je reprenais l’école à la rentrée en septembre pour ma dernière année de lycée. Je voulais vraiment faire cette dernière année scolaire pour avoir le bac. Au bout de deux mois, je ne pensais qu’à grimper. J'allais presque plus en cours car je grimpais souvent. J’ai décidé d’arrêter complètement car je me doutais que je n’arriverais pas à passer le bac en allant si peu aux cours.

En fin novembre 88, je suis parti avec un copain de classe, Olivier Cotte. C’est marrant, nous avions préparé nos affaires pendant une semaine. En prenant des provisions chez nos parents, nous sommes partis vers Buoux (encore une fois) avec deux énormes sacs chacun et ce en faisant de l'auto-stop. En chemin, nous avons campé à Sisteron, car cela nous a pris deux jours pour parcourir les 250 km.

Je laissais tout derrière-moi et je ne suis jamais revenu. Les affaires que nous transportions, c’était tout pour nous. Tu peux comprendre que nous ne voulions pas nous faire voler. Nous nous sommes installés dans la grotte de la plage qui est au milieu de la falaise à 40 mètres du sol et à 50 mètres du sommet. Là, nous nous sentions en sécurité. Nous imaginions mal des gens partir avec nos affaires!

Nous avons vécu dans cette grotte. Malheureusement, ce fut un hiver très dur cette année-là à Buoux avec de la neige. Il faisait vraiment très froid surtout la nuit. Olivier est rentré au bout d’un mois.

J'y suis resté un peu plus longtemps et j’ai rencontré les grimpeurs du sud de la France. J’ai sympathisé avec les meilleurs grimpeurs français et étrangers habitant en Provence. Je me souviens que j’ai croisé les Anglais Ben Moon et Jerry Moffat, l'Allemand Stefan Glowacz, les Américaines Lynn Hill et Robyn Erbesfield étaient là aussi ainsi que les Parisiens Jibé Tribout et Laurent Jacob. Tous étaient dans le sud de la France et donc je grimpais avec ces gens-là qui sont devenus des amis parce qu’ils savaient que s’ils allaient grimper là, ils me trouveraient.

Au bout d'un moment, ils m’ont dit que je ne pouvais pas rester dans cette grotte toute l’année. Il fait trop froid, c’est trop dur. Ils ont été sympathiques avec moi et ils m’ont hébergé chacun à leur tour. Nous nous sommes entraînés aussi ailleurs que sur la falaise de Buoux. C'était super pour moi puisque j’avais des partenaires d’entraînement de très haut niveau et j’ai pu progresser beaucoup en 1989. D'ailleurs, les résultats en compétition ont suivi. C’est sans doute l’année où j’ai le plus progressé.

Thomas : C’est vraiment une belle expérience.

François : Oh oui!

La falaise

Thomas : Je me souviendrais toujours d’un documentaire saisissant au début des années 80 où un grimpeur se mesurait à la paroi d’une falaise1. On voyait un homme en solo se dépasser en faisant des mouvements adroits et pures… De quoi marquer l’imagination! Pour toi, qu’est-ce que t’apporte, jadis et maintenant, l’escalade sur une falaise?

François : Pour moi, l’escalade sur le rocher c’est l’essentiel de ma motivation. J’ai toujours grimpé sur du rocher. Les murs ne sont arrivés que dans un deuxième temps pour moi.

Je suis assez vieux maintenant et en fait j’ai vécu toute l’évolution de l’escalade. J’ai commencé à grimper avec un matériel d’un autre temps. Nous grimpions sur des rochers de catégorie 4 ou 5 et c’était bien difficile. Par la suite, le matériel et la difficulté ont évolué. Par contre, le but demeure qui est toujours d’aller au sommet que cela soit d’une voie ou d'une montagne. Ce n’était pas de tout donner de soi-même et de tomber. Que je grimpe sur un mur ou sur une falaise, l’objectif est de réussir la voie jusqu’en haut. Je vois les jeunes qui commence maintenant et leur objectif c’est avant tout de gagner. Ce n'est pas d'aller au sommet d’une voie. La donne est donc bien différente.

Ma passion c’est de me fixer un challenge et de travailler en conséquence. J'aime réussir une voie au premier essai, si celle-ci est à vue. La passion du rocher, de la falaise et du mouvement en escalade c’est ce qui me motive.

François Legrand : Seul sur la falaise.

J’ai fait beaucoup de compétition et effectivement les gens parlaient de mes résultats. Ils m’ont peut-être rangé du côté des grimpeurs sur un mur artificiel. De mon côté, je me suis toujours entraîné d'une part sur un mur et d'autre part sur du rocher. Il en reste que pendant de nombreuses périodes, je ne faisais que de la falaise.

Thomas : Ah bon, la philosophie est différente... Seul devant une falaise, fait-il être honnête avec soi-même?

François : Oui, il y a déjà un respect total du support, du rocher lui-même car c’est lui qui te pose les règles. On doit s’adapter aux problèmes. Ce n’est pas comme sur un mur où on peut tourner ou rapprocher la prise ou en rajouter une. Sur le rocher, on doit trouver les solutions et les prises qui vont nous permettre de résoudre la ligne qu’on a choisi. Ceci est la base; c'est l’éthique que chacun se fixe par rapport au rocher. Il est vrai que ceux qui ont commencé sur un mur n’auront pas une éthique très forte. Ils n’ont pas vraiment de limite dans leur pratique et après c’est dur d’aller sur le rocher et de tomber sur des mouvements qu’ils ne sentent pas, en disant que la prise n'est pas au bon endroit. Or, sur le rocher c'est comme cela. Voilà l’intérêt de l’escalade en nature.

Thomas : Même si tu es harnaché, est-ce qu’il y a vraiment un sentiment de liberté?

François : Oui, la liberté on l’a ressent. Il est facile de voir la différence lorsqu'on grimpe en moulinette ou lorsqu’on grimpe en tête. On ressent une liberté quand on grimpe devant. On me le dit souvent parce que je donne beaucoup de cours d’escalade à des gens qui sont en phase de progression. Ils passent de l’escalade en moulinette à l’escalade en tête et ils me disent mais c’est fou comme on se sent libre. Ils ne veulent plus grimper comme avant. Sur le rocher, on sent vraiment l'esprit de ce qu’on fait.

Et effectivement, plus on va vers la liberté, plus on enlève de choses qu’on ajoute habituellement sur la paroi comme les pitons... Si on va à l’extrême, on peut enlever la corde et le baudrier. Après, il faut trouver l'équilibre entre le risque et la sécurité. Moi, je ne suis pas un adepte fou du solo, mais effectivement quand tu grimpes de cette façon sur des petites voies, tu as une sensation de liberté qui est dingue. Par contre, en solo, on ne peut pas aller vers sa limite, car le risque est trop grand. Je ne suis pas près à le prendre, car j’ai envie de vivre longtemps.

De plus, il est vrai qu’en pratiquant l’escalade au-dessus de l’eau, on arrive à avoir des sensations qui sont incroyables parce qu’on a pas les contraintes reliées au matériel. Cette activité a ces désavantages puisque lorsqu'on tombe, on doit repartir dans l’eau et il faut changer de matériel. C’est pas simple comme pratique mais les sensations sont chouettes.

Thomas : L’escalade t’a permis aussi de voyager et de voir du paysage. Quelles sont tes plus belles expériences d’escalade sur une falaise?

François : Effectivement, il y a quelque chose qui m’a marqué énormément et c’est mon voyage à Madagascar en 2007. J’ai découvert un pays incroyable. Fabuleux! Il y a des endroits avec des grands espaces. Là-bas, la vie est très particulière par rapport à ce qu’on vit chez-nous et ce style de vie m’a touché énormément.

Puis, il y a ces falaises qui nous ont permis de découvrir une voie. Même si nous n'étions pas les premiers à la trouver puisqu'elle était partiellement équipée, on a nettoyé les prises et trouvé les solutions à la voie à prendre. Certes, j'ai manqué un peu de temps pour m’investir jusqu’au bout. Quoiqu'il en soit, c’était une expérience incroyable.

En deuxième temps concernant ce projet, j’ai été un peu déçu. Quand je suis revenu, j’en ai parlé et c'était chouette. J'avais les yeux qui brillaient et je disais que je n’avais qu’une seule envie c’était d’y retourner pour essayer de libérer la voie. Par contre, beaucoup de grimpeurs se sont jetés sur ce projet pour aller faire la première. Je trouvais cela un peu sauvage. Il n’y avait pas beaucoup de respect l'un envers les autres en considérant ce qu’on pouvait faire là-bas.

Malgré tout, cette aventure au Madagascar a été le plus beau truc que j’ai jamais entrepris.

Succès en compétition

Thomas : Au début des années 90, les succès sont au rendez-vous et perdureront pendant une décennie. Entres autres, tu as remporté trois championnats du monde et cinq coupes du monde (classement général des grimpeurs). Qu’est-ce que la compétition t’a apporté outre les victoires et l’argent?

François : Pour moi, la compétition était un besoin de reconnaissance. Je n’avais pas en tête d’être champion du monde. D’ailleurs, lorsque j’ai commencé en 1988, il n’y avait pas. Donc, ce n’était pas le défi. Comme je te disais plutôt c’était la première compétition de France catégorie jeune. J'avais envie d’y aller pour participer à une compétition et pour m'amuser.

Après en 1989, j’avais beaucoup progressé et évidemment j’avais besoin de vivre de ma passion. Or, c’était très dure puisque je n’avais pas de sponsors. J’avais donc besoin de reconnaissance.

J'ai participé à des compétitions en recherchant des résultats afin que les sponsors me filent des contrats. Cela n'a pas très bien marché. Mais bon, j’ai quand même réussi à décrocher mes premiers contrats et cela m’a permis de m’installer dans ma vie de grimpeur professionnel.

Après, j'ai vraiment voulu comprendre comment la compétition fonctionne pour me préparer le mieux possible et cela m’a plu beaucoup. C’était un challenge d'essayer d’être prêt un tel jour et de valoriser tout ce que j’avais fait dans ma préparation. En fait, j’ai transféré le challenge que je me fixais sur une voie d'un rocher à la compétition. Je mettais toutes les chances de mon côté afin d'être au top.

Chaque fois que je décidais de me lancer dans une année de compétition, ce n’était pas pour chercher des titres supplémentaires, mais c'était plutôt pour renouveler un challenge. Je n’arrivais pas en compétition à titre de quintuple vainqueur de la coupe du monde, mais comme un grimpeur qui allait se confronter à son défi.

Thomas : Quelles sont les caractéristiques qui ont fait en sorte que tu as eu autant de succès en compétition?

François : À priori, il faut dire que l’activité en soi était assez jeune. Je pense qu’à l’époque les gens ne s’entraînait pas tellement d'une manière systématique. Les ouvreurs de ce temps, qui sont les grimpeurs dont je t’ai parlé tout à l’heure, soulignaient l'importance de la gestuelle, du mouvement et de la technique.

Maintenant, cela a un peu évolué. Les voies sont plus physique et de plus en plus plongeante ce qui signifie en quelque sorte qu'elles sont moins techniques. Il y a aussi moins de temps de repos. Si tu n'as pas la condition physique, tu ne passeras pas bien la voie et ainsi tu seras cuit!

Dans mon cas, j’ai été capable de bien lire les voies, de bien me placer, j’avais une bonne gestuelle et j’étais polyvalent. J’avais ce qu’il fallait comme minimum de force, sans être un monstre de force, mais j’avais une bonne endurance ce qui me permettait d’être très régulier. En plus, j'avais une bonne approche. Voilà!

Thomas : On parle parfois que tu as été le premier à appliquer le théorème du mouvement juste. Qu’est-ce que veut dire ce théorème?

François : En fait, j’ai fait une recherche, plus ou moins analytique, sur les mouvements de l’escalade par rapport à différentes situations pour avoir des méthodes de résolution de problèmes au niveau de la gestuelle et cela m’a permis de trouver des placements adaptés à chaque situation ou presque et cela en relation avec mes qualités. Chacun à ses points forts et on ne se place donc pas pareillement pour effectuer un mouvement. En tout cas, on ressent pas les difficultés de la même façon. D'en connaître plus à ce sujet, cela m’a permis d'anticiper les mouvements difficiles et me placer d'une façon juste, d'accélérer au bon moment et ce au rythme de l’escalade.

Entraînement

Thomas : Pour atteindre tes objectifs et tes rêves, tu as dû beaucoup t’entraîner. En quoi consiste un entraînement d’un grimpeur?

François : Je suis un passionné de l'escalade donc à l'époque la quantité ne me pesait pas. Je pouvais grimper des heures et je m’amusais tout le temps. Effectivement, il y a des fois que je me suis botté les fesses pour en faire un peu plus, mais ce n’était pas un fardeau.

Maintenant, je m’en rends compte parce que j’entraîne l’équipe de France jeunes. Les athlètes de cet âge ont beaucoup plus de mal à s’entraîner. Ils font de la qualité, ils sont forts et ils tirent très forts. Par contre, souvent ils ne s’échauffent pas très bien et puis dès qu’ils sont un peu fatigués, ils s’arrêtent.

À l'époque, nous faisions de longues séances en grimpant sur la falaise toute la journée. En réchauffement, on faisait souvent 20 longueurs d'une voie au-delà du 8a. C’était énorme! Maintenant, les jeunes, ils font trois longueurs à leur maximum et c’est fini. C'est vrai qu'il se peut qu’on en faisait trop. Il faut donc trouver un juste milieu entre la quantité et la qualité.

Thomas : Cela a beaucoup évolué…

François : Les méthodes d’entraînement ont beaucoup évolué. J’ai vécu plusieurs années avec un Japonais, Yuji Hirayama. Nous avions loué un appartement à Aix-en-Provence et nous nous sommes construit un pan dans notre logement. Dans la journée, nous grimpions en falaise et le soir nous nous entraînions sur le pan. On a développé le principe des doubles séances dans la même journée. Cela permettait de rentabiliser l’entraînement parce qu’on avait un temps de repos assez important de la séance de falaise à la séance sur le mur. Dans une même journée, on s'entraînait bien et je peux te dire qu'on était fatigué.

Ouvreur international et enseignement

Thomas : En 2003, tu as quitté la compétition. Mais tu es tout le temps dans le giron à titre d’ouvreur international. Que fais-tu à ce sujet?

François : Je suis celui qui crée les voies dans les compétitions pour les grimpeurs de top niveau pour les coupes du monde et pour les championnats du monde. J’ai eu l’occasion d’en ouvrir de nombreuses dont le championnat du monde en 2007 en Espagne. C’est génial, car c’est un travail où je peux laisser court à la créativité et à l'originalité en ce qui concerne le mouvement.

Il y a aussi un côté événementiel où j'ai une responsabilité importante sur le déroulement de la compétition et sur sa réussite. Si je me trompes au niveau des voies et que tout le monde tombe avant de terminer la montée, le spectacle sera loupé.

Contrairement au compétiteur qui fait tout lorsqu'il grimpe, je travaille intensément pendant tout près d'une semaine avant la compétition. Je teste les voies afin de m'assurer que tout fonctionne. Après, je regarde les grimpeurs à l'œuvre et je prends énormément de plaisir à les voir. Je reste ainsi en contact avec les grimpeurs de haut niveau et c’est quelque chose qui m’a toujours plu. Cela me pousse un peu à rester à un niveau puisque je dois tester les voies sinon je serais largué.

Thomas : Tu t’aies aussi tourné vers l’enseignement. À quel endroit transmets-tu tes connaissances d’escalade et quelle est la satisfaction que tu en ressors?

François : C'est justement en Aix-en-Provence où on a monté une école d’escalade dont le nom est Urban Roc. On a un club qui a à peu près 200 adhérents. Je participe aux groupes de compétition et je fais des sorties en extérieur.

J’ai aussi une autre responsabilité qui n'a rien à voir avec mon école d’escalade. Depuis 2009, je suis entraîneur pour l'équipe de France jeune. Ils viennent d'un peu partout de la France, alors je les regroupe sur un des pôles du pays souvent à Aix-en-Provence puisqu’il y a le centre national de la fédération. Je les entraîne pendant des stages. Après, je fais les sélections pour les amener sur les coupes d’Europe et sur les championnats du monde de catégorie jeune.

Thomas : Est-ce que tu ressors une satisfaction de l’enseignement et de voir les jeunes évoluer dans leur cheminement?

François : C'est incroyable! En plus, je sens qu’il y a de la cohésion et une bonne ambiance dans le groupe. Je les vois progresser depuis le début et les résultats vont suivre. Toutefois, on sait que la progression et la concrétisation des résultats n'est pas nécessairement reliées, mais j’espère pour eux que cela va rapporter.

Derniers mots

Thomas : François, est-ce que la falaise ou le rocher t’appelle toujours?

François (avec un enthousiaste marqué) : Oui, dès que j’ai une occasion. Au quotidien, ce n’est pas très facile avec tous les cours que je donne puis avec les stages et les compétitions avec l’équipe de France. Je fais régulièrement des séances d’entraînement sur mon mur à la maison, mais lorsque j'ai une opportunité, je vais faire un peu de falaise autour de chez-moi.

Dernièrement, j’étais à Kalymnos en Grèce pour des vacances de deux semaines. C’est une île grecque et un grand spot de l’escalade mondial. Il y a des voies exceptionnelles surtout dans des grottes avec beaucoup de stalactites. C’est vraiment très original. J’ai fait pas mal de voies à mon niveau et je me suis fait énormément plaisir. J’ai fait quelques voies dans les catégories 8b et 8b+. J’étais bien content.

Thomas : C’est toujours plaisant comme au tout début?

François : Oh oui! Je pense qu'on profite encore plus des choses quand on a pas beaucoup de temps. Je ne laisse pas passer une occasion. Maintenant, j'y vais et j'en profite au maximum. Quand je grimpais tous les jours, je ne m'en rendais pas compte. Tu sais, il y a des jours où tout va bien. Puis un jour, on se sent plutôt moyen et là on en profite un peu moins. Il est donc important de saisir le moment tout de suite.

Thomas : Je te remercie François pour cet entretien!

1. Thomas fait référence au film documentaire « La vie au bout des doigts » de 1982 réalisé par Jean-Paul Janssen et mettant de l'avant l'illustre grimpeur français Patrick Edlinger.