14 septembre 2017

Tony Gallopin

(info sur Tony Gallopin)

Le désir de se surpasser

Thomas Kieller

Photo – Copyright Photo News

Tony Gallopin : Cycliste avec les couleurs de Lotto Soudal.

Issu d’une famille de cyclistes, Tony a commencé tôt dans ce sport. Sous l’aile de son père Joël, de son oncle Alain et du soutien de sa famille, il a progressé au fil du temps afin de devenir un coureur complet. En effet, il s’est tiré son épingle du jeu dans les différentes disciplines du cyclisme que cela soit au contre-la-montre, sur le plat ou en montagne. Il en reste que le Français originaire de Dourdan, une commune à 50 km au sud-ouest de Paris, se distingue davantage dans les courses d’un jour et dans les courses dites classiques. Sa victoire en 2013 à la Classique de Saint-Sébastien en témoigne. Nul doute qu’à titre de puncheur, il peut creuser rapidement un écart entre lui et ses adversaires sur un terrain vallonné. Souvenons-nous de sa victoire à la 11e étape du Tour de France 2014 où il montré sa détermination avec une échappée puis une contre-attaque qui lui ont permis de devancer de quelques mètres le peloton au fil d’arrivée. Avec sa volonté de gagner et son dévouement à l’entraînement, il a remporté déjà chez les professionnels tout près d’une dizaine de victoires.

L’entrevue a été réalisée le 6 septembre 2017 à 16h au Château Frontenac à Québec, Canada, quelques jours avant les Grands Prix Cyclistes de Québec et de Montréal1 qui sont des courses de l’Union cycliste internationale (UCI). L’entrevue a été faite en français.

Prélude – Tony arrive de bonne humeur. Nous prenons place dans des fauteuils bien confortables du hall d’entrée du château et là nous entamons notre discussion.

Background sportif

Thomas Kieller : Comment as-tu débuté dans le monde du cyclisme?

Tony Gallopin : Je suis issu d’une famille de cyclistes. Mon père et mes quatre oncles étaient coureurs-cyclistes. D’ailleurs, mon père a fait cinq fois le Tour de France. Du coup, j’ai été très tôt intéressé par ce sport et j’ai commencé autour de dix ans. Je ne me souviens pas exactement de mon âge, mais bien entendu j’étais chez les jeunes. J’étais très gros à l’époque et donc pas très bon. J’étais souvent lâché dans cette catégorie. Par contre, chez les juniors, cela a commencé à bien marcher.

Thomas : Je sais que tu as aussi fait du judo et du soccer dans ta jeunesse.

Tony : Oui, le foot c’était quand j’étais gamin et puis j’ai essayé le judo. Ensuite, je me suis dirigé vers le vélo, c’est-à-dire chez les minimes et les cadets. Je dois dire que même avant j’ai fait l’école de cyclisme. C’est chez les cadets que j’ai commencé à gagner des courses. Après chez les juniors, j’ai joint l’équipe de France et c’est à partir de ce moment-là que c’est vraiment devenu sérieux pour moi en ce qui concerne le vélo.

Thomas : Comme tu as dit, tu viens d’une famille bien impliqué dans ce sport. Est-ce que ton entourage t’a aidé à progresser?

Tony : Oui, j’ai eu la chance d’avoir un père qui était très proche et aussi bien patient. Comme je disais, je n’étais pas très bon et j’étais tout le temps lâché, mais il ne me disait jamais rien de négatif. Il me donnait toujours des conseils pour progresser. Quand c’est devenu plus sérieux, mon oncle Alain Gallopin, qui est maintenant directeur sportif chez Trek Segafredo, m’a apporté d’autres connaissances. Il s’agit de petites choses mais qui étaient plus précises et cela m’a permis de progresser encore plus.

Thomas : Chez les juniors, tu t’es imposé énormément dans les épreuves de contre-la-montre. Comment as-tu développé ton profil de cycliste complet?

Tony : J’habite au sud de Paris, à environ 50 km. C’est une région qui est tout plate avec beaucoup de vent. Quand j’étais jeune, je roulais beaucoup sur ces routes plates. J’ai travaillé par le fait même ma résistance sur des efforts de 10 à 30 minutes en roulant face au vent. C’est devenu ma qualité première chez les jeunes. C’est chez les juniors et les amateurs que j’ai commencé à découvrir l’entraînement à la montagne et à travailler les sprints. Je ne faisais pas cela chez les jeunes et du coup cela m’a permis de progresser dans ces domaines. Ensuite, chez les professionnels, j’ai travaillé avec les entraîneurs des équipes et ils m’ont montré des petites choses qui m’ont fait progresser davantage dans divers facettes du cyclisme. C’est à partir de là que je me suis diversifier.

Entraînement d’un cycliste

Thomas : Lors de la saison morte, que fais-tu comme entraînement en gymnase reliés à la force ou la puissance musculaire?

Tony : Je suis quelqu’un qui prend beaucoup de repos après la saison, c’est-à-dire l’hiver. Je prends une pause d’environ cinq semaines sans faire de sport du tout. Je vais en vacances et je bricole dans ma maison. Par la suite, je recommence les bases du vélo. Je fais beaucoup de pignon fixe. C’est un vélo de piste avec des freins que j’utilise dehors. Je fais des sorties de deux à trois heures et je travaille tous les aspects sur des terrains un peu vallonnés. Quand j’arrive dans une montée et bien je travaille ma force puisque je roule avec un braquet 44-18. En résumé, sur le plat cela me permet de rouler tranquille, de travailler la force en montée et d’aller vraiment en vélocité dans les descentes. En novembre, au point de vue du vélo, je prends cela très doucement. Par contre, je fais beaucoup d’exercices de natation et des exercices de gymnastique plutôt que de la musculation. Je ne suis pas vraiment un adepte de pousser des poids. Je fais des exercices avec un swiss ball (ballon d’entraînement), du gainage et des abdominaux ainsi que du jogging. Je fais donc une préparation physique et générale (PPG). On nomme cela comme ça chez les jeunes. En somme, c’est ce que je fais en novembre.

Thomas : Par ailleurs, quel est l’entraînement type que tu fais pour améliorer ton système cardio-respiratoire?

Tony : Après un mois de novembre bien tranquille, je deviens plus sérieux en décembre. J’ai la chance d’avoir près de chez-moi le vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines qui est la plus grande piste en France. Je m’y entraîne beaucoup. On a un entraîneur là ce qui fait en sorte que je peux rouler derrière un engin motorisé. D’autre part, je fais du vélo de montagne. Je fais aussi des stages en équipe en Espagne où on fait des sorties de cinq heures et là on travaille la force dans les montées. Je suis une personne qui s’entraîne doucement l’hiver car ma condition physique revient très vite en février. J’ai gagné un contre-la-montre en début de saison à l’Étoile de Bessèges. J’ai la forme qui vient très vite. J’essaie donc de ne pas faire trop d’intensité en ce qui concerne le cardio comme faire des efforts courts. Je m’entraîne plutôt sur des longs efforts de force où je roule à 50 tours par minute dans les montées. Je préfère travailler ainsi plutôt qu’en pure intensité.

Thomas : Je vois que tu varies beaucoup ton entraînement. À propos des montées, c’est pour cela que tu vas en Espagne?

Tony : Oui. Avec la météo à Paris, c’est un peu embêtant. Je vais aussi dans le sud de la France, sur la Côte d’Azur. Cela me permet de rouler au soleil et faire du plat sur la côte. Si je veux faire de la montagne, je n’ai qu’à aller dans les terres pour y faire des cols de 10 à 15 km. C’est un environnement qui me permet de bien travailler. Pour moi, c’est l’idéal de faire des sorties sur le plat et dans des endroits vallonnés, surtout en début d’année. Si je vais directement dans un stage en altitude en janvier et que je ne suis pas prêt, c’est quand même assez risqué. Je préfère prendre mon temps en variant les parcours d’entraînement et en profitant de la bonne météo.

Thomas : Lorsque tu t’entraînes le fais-tu seul ou en groupe? Est-ce que l’entraînement de groupe te motive à en faire plus?

Tony : Lorsque je pars dans le sud du pays ou pour des stages, je préfère m’entraîner seul puisque j’ai mon programme et j’aime bien respecter mon seuil de puissance tout en faisant ce que je veux en ce qui concerne le nombre d’heures à parcourir. Mais c’est vrai que lorsque je suis à Paris et que je fais des sorties de cinq à sept heures, j’aime rouler avec des copains. C’est bien plus agréable. Par contre, dès qu’il y a un peu de travail spécifique à faire, je préfère y aller tout seul.

Thomas : Actuellement, qu’est-ce que tu voudrais améliorer sur le plan physique ou sur le plan technique du cyclisme?

Tony : J’essaie toujours d’améliorer mon explosivité pour les sprints car c’est quelque chose qu’on perd assez facilement. Il faut toujours se remettre en question et sur des courses comme celles de Québec et de Montréal, il faut aller vite au sprint. Ce sont souvent des arrivées à 20 ou 30 coureurs. Si on veut des résultats chez les professionnels, il faut toujours aller vite au sprint.

Thomas : On voit que le cycliste doit avoir une position compacte sur son vélo, plus particulièrement au contre-la-montre. Est-ce que vous faites des exercices de flexibilité et de souplesse pour ne pas avoir de courbatures le lendemain d’une compétition?

Tony : Rien de spécial. Tu sais, on est tellement habitué par la position sur le vélo. C’est naturel pour nous. Toute l’année mais plus particulièrement en novembre, décembre et janvier, j’essaie de faire de la gymnastique, du gainage et tout ce qui tourne autour de cela. J’essaie aussi de faire pendant la saison du stretching (étirements) de deux à trois fois par semaine afin de garder ma souplesse. Le stretching est vraiment important.

Thomas : Donc, je vois que vous faites des choses à ce niveau. Mais je comprends aussi que vous êtes vraiment habitués à la position?

Tony : Le plus dur c’est quand on reprend l’entraînement en hiver parce qu’on perd très vite la condition physique. Au retour, on peut facilement avoir des maux de dos et autres. Il y a un peu d’engourdissement, mais l’entraînement va tellement vite surtout quand on va en Espagne avec l’équipe où on fait des stages en décembre et janvier. On y fait deux stages de 10 à 15 jours. On roule tous les jours de quatre à six heures au soleil. Cela revient naturellement. Bref, c’est un métier et c’est une habitude.

Attitude lors d’une course

Thomas : En tant que cycliste tu prends part à des courses de longue durée telles que le Tour de France. Quelle est l’attitude à avoir lors d’une course d’un peu plus de trois semaines?

Tony : J’ai eu la chance de participer au Tour de France. J’en ai déjà fait sept. Il faut savoir que la saison de beaucoup de coureurs est découper en trois parties. La première partie, on se prépare pour les classiques : Paris-Nice, Paris-Roubaix en passant par Liège-Bastogne-Liège. À partir d’avril jusqu’à juin, on prend d’abord un peu de repos et on se prépare ensuite pour le Tour de France. Pendant cette période, on fait bien sûr beaucoup de stages en montagne. C’est là que l’entraînement en altitude commence. Je vais souvent au Sierra Nevada, Espagne à plus de 2 000 mètres d’altitude pendant deux semaines et parfois pendant trois semaines. Puis, on fait une course comme le Critérium du Dauphiné qui est une excellente préparation avant le Tour de France. On fait aussi souvent des reconnaissances d’étapes. Ainsi, on arrive cent pour cent préparé physiquement et mentalement parce qu’on sait qu’il va y avoir des passages très difficiles. C’est tellement un événement incroyable qu’on ne pense pas à l’abandon. On sait que cela va être dur, mais la joie et la fierté de finir le Tour est tellement importante que cela passe au-dessus de tout. Au final, on oublie. Certes, il y a des jours où cela peut être horrible sur le vélo, mais deux jours après on se dit que ce n’était rien. Bref, sur le plan physique tout le monde est prêt, mais c’est aussi mentalement qu’il faut être prêt.

Thomas : Je présume que l’approche est totalement différente lors d’une course d’un jour?

Tony : Les courses d’un jour sont souvent celles que je préfère, car il y a de l’adrénaline. C’est le jour J qu’il ne faut pas louper. Pour le Tour de France, on sait qu’on part pour trois semaines et qu’il y a des coureurs comme moi qui ne jouent pas le classement général. On sait qu’il y a des journées que cela va aller et d’autres qui seront dures. Certes, il y a du stress mais on sait qu’on peut se faire larguer. Par contre, pour le Grand Prix Cycliste de Québec ou celui de Montréal, il faut être bon le vendredi et le dimanche des courses, pas le jeudi ou le samedi. Au bout du compte, on a une ambition et on veut un bon résultat. Il y a toujours un rituel qu’on fait cinq jours avant, puis trois jours et la vieille de la course. C’est une pression qui monte au fur à mesure qu’on se rapproche de la compétition afin d’être au top ce jour-là.

Thomas : Je reviens maintenant au Tour de France où tu as eu ta part de succès lors de l’édition 2014. Tu as enfilé le maillot jaune lors de la 10e étape. Mais je veux m’arrêter plus sur ta victoire à la 11e étape où tu as fait une attaque en solo, mais tu as été rattrapé par trois compétiteurs. Puis, tu as fait à nouveau une attaque à trois kilomètres de l’arrivée pour finir quelques mètres devant le peloton. Lorsque tu t’échappes en solitaire ou en petit groupe, c’est quoi ton état d’esprit?

Tony : À chaque fois qu’on part, c’est pour gagner. Que cela soit une arrivée en montée, une arrivée pour puncheurs, une échappée le matin ou un sprint, on le fait toujours dans l’ambition d’y arriver et de gagner. En ce qui concerne le Tour de France, cela fait plusieurs fois que je le fais et j’ai eu la chance de gagner une étape. C’est très difficile car ce sont les meilleurs coureurs du monde qui y prennent part. Tout le monde est physiquement prêt. Lorsqu’on se retrouve dans une échappée de 20 coureurs, le problème est que ce sont 20 très bons coureurs et tous veulent gagner l’étape. La première chose c’est qu’il faut être dans l’échappée ce qui n’est pas toujours évident. Ensuite, il faut avoir de super jambes, c’est-à-dire les meilleures du groupe. Puis, il faut avoir le petit brin de chance qui va te permettre de remporter l’étape. C’est donc un amalgame d’ingrédients qui fait qu’on peut aller gagner l’étape à la fin. Bref, sur 200 coureurs qui commencent le Tour, il y en a 15 qui visent le classement général et le reste rêve de gagner une étape. Voilà, les places sont très convoitées. Ce n’est pas facile d’y arriver lorsqu’on sait que les sprinteurs vont gagner huit étapes et qu’il y a aussi huit étapes en montagne. Ce n’est pas évident de gagner une étape. Au final, quand on peut le faire c’est incroyable.

Thomas : Est-ce que c’est avec l’entraînement et dans des situations comme celle-là que le caractère d’un cycliste se forge?

Tony : Oui, on s’entraîne tous pour gagner une course. Donc, lorsqu’on ne gagne pas il y a de la frustration. Il faut travailler maintes heures, faire des sacrifices sur la nourriture, sur le repos ainsi que sur les sorties. Certes, lorsqu’on passe un ou deux mois voir une année s’en gagner cela pèse. C’est des choses qu’on pense à l’entraînement et c’est sûr qu’on veut gagner. Bien entendu, il a des petites et des grosses courses… mais gagner au Tour de France quoiqu’il arrive cela change la vie d’un coureur-cycliste et la vie en général tellement le Tour de France est un événement démesuré.

Thomas : Merci Tony pour ton input en cyclisme.

Tony : Merci.

1. Pour les fins de l’article, Tony a fini 9e du Grand Prix Cycliste de Québec et 6e de celui de Montréal.