20 mars 2006

Roberto Galán

(info sur Roberto Galán)

Le regard du matador

Thomas Kieller

Roberto Galán : Matador.

Dans un rituel orchestré depuis des centaines d’années, le matador espagnol confronte le taureau dans une cérémonie de la mort où les risques sont bien réels. Le torero entraîné à livrer bataille surmonte sa peur et affronte des taureaux agressifs et déterminés qui, d’un coup de corne, peuvent le terrasser. L’homme doit vaincre la mort. C’est dans cette danse funeste que le matador doit démontrer son style et son courage. Roberto Galán a déjà livré une soixantaine de combats où il a démontré sa bravoure, son agilité et son élégance. Ce jeune matador a triomphé en réussissant de belles passes de cape et des resplendissantes finales à l’épée. Il a suscité à plusieurs reprises l’émoi de la foule, ce qui lui a mérité le droit de couper l’oreille du taureau (symbole de la réussite) et de faire un tour de piste dans les plus prestigieuses arènes d’Espagne.

L'entrevue a été réalisée le 23 septembre 2005 à 11h dans les gradins de l’arène de la Plaza Monumental de las Ventas à Madrid, Espagne. Elle a été faite en anglais et en espagnol avec l'aide du traducteur Andres Burgo.

Prélude – Roberto arrive calme et détendu devant l’entrée principale de la magnifique arène de las Ventas où de nombreux Madrilènes y marchent. Il me conduit au centre de l’enceinte où se tiennent les corridas et les novilladas.

Entraînement d'un matador

Thomas Kieller : Que dois-tu faire en tant que matador pour bien accomplir ton travail?

Roberto Galán : Eh bien, il faut surtout que je m'entraîne beaucoup à la campagne et que je peaufine le métier. Travailler quotidiennement et ne jamais arrêter de toréer.

Thomas : Quels sont les aspects techniques qu’un matador doit apprendre tels que les passes à la cape et à la muleta (pièce de flanelle rouge tendue sur un court bâton avec laquelle le matador provoque et dirige les charges du taureau)?

Roberto : Je crois que tous les aspects techniques sont importants. Alors, il faut tous les travailler. Il y a l'épée qui est importante au moment de tuer le taureau. Puis, il y a les banderilles1 qui sont aussi importantes dans la « lidia », c'est-à-dire dans la conduite du taureau.

Thomas : Comment s’entraîne un matador?

Roberto : Au début de l'hiver, nous partons à la campagne où nous tuons des taureaux. Nous allons aussi aux « tentaderos » de femelles, qui sont des endroits où on évalue la bravoure et le style des vaches pour les destiner ou non à la reproduction de taureaux de combat. C'est à ces endroits que l'on s'entraîne. D’ailleurs, dans une maison que nous avons à la campagne, nous faisons des combats de salon, en simulant le taureau, et ceci afin de parfaire l'esthétique des passes de cape ou de muleta.

Thomas : Tu t’entraînes combien de fois par semaine?

Roberto : Je m'entraîne à tous les jours. De temps en temps, je laisse tomber le dimanche que je prends comme jour de repos. D'habitude, je m'entraîne trois heures le matin et deux l'après-midi.

Thomas : Que fais-tu pour être en forme et être apte à confronter les vigoureux taureaux?

Roberto : Je cours un peu le matin. Je fais aussi des abdominaux. Parfois, je prends des marches. Puis, j'aime aller nager à la piscine. En hiver, je fais occasionnellement de l’entraînement en salle.

Le taureau, les dangers et la mort

Thomas : Tout cet entraînement te prépare à l’affrontement. D’ailleurs, combien pèse un taureau en moyenne?

Roberto : Cela dépend de sa caste. Par leur caste et leur forme physique certains taureaux peuvent peser jusqu'à 530 kilos (1 165 livres). Un taureau de caste Santa Coloma, comme ceux de l'éleveur Victorino Martín, pèse moins que les autres. Les Santa Coloma sont les taureaux les plus utilisés, mais il y en a d'autres encore plus petits et donc moins lourds.

Thomas : Est-ce qu’il y a des taureaux qui ont des tempéraments qui sont difficiles à maîtriser?

Roberto : Les taureaux ont effectivement des tempéraments différents. On ne peut savoir d’un à l’autre comment ils vont se comporter! J’ai une petite idée de la bravoure du taureau par rapport à sa caste, mais au bout du compte je ne sais jamais exactement comment il va se comporter sur la piste.

Thomas : Quels sont les sentiments que tu as lorsque tu confrontes le taureau?

Roberto (dit calmement) : On a surtout très peur. Et puis lorsqu’on est dans une arène comme celle-ci, à Madrid, on subit beaucoup de pression. Parfois, on est très nerveux. Mais, à mesure qu'on prend de l'expérience, on devient plus confiant. Cela dit, la peur reste toujours.

Thomas : Est-ce que cela vaut la peine de pratiquer la tauromachie connaissant tous les risques qui s’y rattachent?

Roberto (affirme sans hésiter) : Oui, bien sûr. Je suis conscient de tous les risques que je cours devant le taureau. Et je sais qu'il peut m'enlever la vie à tout moment.

Thomas : D’un autre côté, quelles sont les émotions que tu ressens lorsque tu rates l’estocade (la mise à mort du taureau avec l’épée)?

Roberto (ajoute avec émotion) : On veut tous tuer les taureaux à la première estocade. C'est mieux pour le taureau et pour la performance du matador. Personnellement, je n'aime pas trop saigner les taureaux, mais ce sont des choses qui arrivent. Parfois on voit l'animal souffrir tellement il a été piqué. Je suis vraiment fier de moi lorsque je tue un taureau du premier coup, car il souffre moins. Bien sûr.

Thomas : Est-ce que cela demande beaucoup de dextérité et d’entraînement de faire l’estocade?

Roberto : Oui. En fait, il s'agit d'une action très compliquée que je pratique quotidiennement. Nous avons une charrette faite de fer et de paille avec laquelle je pratique l'estocade. Il y a des jours où l'épée ne rentre pas, mais ça reste quand même l'une des choses que j'aime pratiquer.

Travail d’équipe dans la tauromachie

Thomas : Un matador ne travaille pas tout seul, il doit former une équipe. Comment choisit-on les membres d’une équipe?

Roberto : Lorsqu'il commence, la première chose qu'un torero doit faire c'est de se trouver un mandataire. C'est lui qui, par la suite, s'occupe de trouver les corridas ou novilladas. Il parle aux promoteurs, fait les contacts et c'est alors qu'on commence à entendre parler du torero. Si l'on a une bonne saison et que l'on travaille beaucoup, alors le matador choisit les membres de son équipe : trois banderilleros, deux picadors et un valet d'épée (membre de l'équipe qui se tient derrière la barrière et qui prend soin des épées, capes et muletas pour les tenir à la disposition du matador).

Thomas : Quels sont les rôles de tes coéquipiers, c’est-à-dire des picadors et des banderilleros?

Roberto (explique avec énergie) : Lorsque le taureau sort du toril2, je l’arrête avec ma cape. Puis, arrive le moment de le piquer. Les deux picadors entrent. Ils sont à cheval et ils se placent, l'un face à l'entrée du toril, l'autre à l'endroit où se tient le taureau. Ce dernier pique le taureau. Il donne un coup de pique au taureau pour le mettre dans une disposition propice au combat, sinon il serait impossible de le toréer. Il est tellement fort! Il est nécessaire de l’affaiblir. Après les picadors, les banderilleros font leur entrée et leur rôle est de poser les banderilles dont l'une des extrémités se termine par un harpon. Ils les plantent pour exciter le taureau, car après avoir été piqué par les picadors le taureau tombe dans une léthargie. Il faut le raviver.

Thomas : Est-ce que le cheval du picador est entraîné à rester calme même sous la grande pression qu’exerce le taureau sur lui? On sait que le taureau charge le cheval de coups violents.

Roberto : Le cheval n'est pas sans protection. Pour éviter que le taureau ne le blesse, on lui met un caparaçon qui lui couvre le corps en lui laissant les pattes et la tête à l'air. Puis, en dessous du caparaçon, on lui met des panneaux de caoutchouc pour le protéger des cornes du taureau. D’ailleurs, on couvre un œil du cheval. Bien sûr, il faut l’entraîner. Il doit apprendre à se déplacer avec le caparaçon et à se tasser lorsque le taureau le charge. Imagine un cheval qui reçoit la charge d'un taureau de 642 kilos (1 105 livres) et à quelle vitesse!

Thomas : Dans la tauromachie, est-ce que le travail d’équipe et la communication sont importants pour atteindre le succès?

Roberto (confirme avec enthousiasme) : Oui c'est important parce qu'on ne peut pas tout voir au moment de la corrida. Parfois le banderillero va me dire : « Pas de ce côté-là, il arrive de l'autre! » ou encore : « Tue-le d'une autre manière! ». Entre nous, la communication est très importante.

Thomas : Est-ce que le leadership du matador est prédominant dans le succès de l’équipe?

Roberto : Oui, certainement. De nos jours, on valorise beaucoup la coupe d'oreilles et, si tu n'en coupes pas, on ne t'invite pas dans d'autres événements. Bref, le triomphe du matador c'est très important pour lui et pour les membres de son équipe, car eux aussi travaillent plus et évidemment font plus d'argent!

La tauromachie vu différemment

Thomas : Pourquoi avoir choisi d’être matador au lieu d’un autre emploi ou d’un autre sport?

Roberto : C'est quelque chose qui me vient de mon enfance, car j'assistais à beaucoup de corridas. Mon père m'amenait ici même à las Ventas et je ne sais pas, peu à peu j'ai commencé à m'intéresser aux taureaux. Ça a été aussi simple que ça. Au village de mon père, on organisait aussi des corridas. Alors j'y allais.

Thomas : Et quel est ton meilleur moment comme matador?

Roberto : Un après-midi, ici à Madrid, les choses ont très bien tourné pour moi et, même si j'ai pu répéter l'exploit plusieurs fois, je n'oublierai pas comment je me suis senti à ce moment-là. Pour moi ça a été très beau, très spécial. J'ai coupé une oreille à un taureau puis j'ai fait un tour de piste. En plus, ça m'a beaucoup servi parce que par la suite j'ai eu beaucoup de contrats. Ce fut un beau jour.

Thomas : Dans quelles villes peut-on te voir à l’action?

Roberto : Partout où l'on m'engage pour toréer. En Espagne, j’ai toréé à Saragosse, à Olmedo, à Valence, à Madrid et ses alentours. En dehors d'Espagne, seulement à Mexico.

Thomas : Quand un visiteur vient à Madrid, pourquoi devrait-il voir une corrida à la Plaza Monumental las Ventas?

Roberto : En Espagne, la tauromachie est une très vieille tradition. Ça fait longtemps qu'on fait des corridas. Cela fait parti de la culture espagnole.

Thomas : Et c’est un beau spectacle?

Roberto (insiste sur le fait que les toreros aiment les taureaux) : Oui, en autant qu'on sache de quoi il est question. Il y a certains facteurs qui peuvent dissuader les gens d'assister aux corridas. Par exemple, la souffrance infligée aux animaux. Mais je ne crois pas que le mot souffrance soit ici bien employé, car il ne s'agit pas uniquement de faire souffrir les taureaux. Il faut aussi comprendre le soin avec lequel on les élève. Je crois que seul un torero peut expérimenter un amour et une fascination aussi intense pour les taureaux.

1. Banderilles : Dards ornés de bandes multicolores que le banderillero plante dans le cou du taureau.

2. Toril : Enceinte où l’on tient enfermés les taureaux avant la corrida.